Interview de Siméon Ferlin, comédien et fondateur de la compagnie àSelon (FRAGILE)

4 mai 2026
FRAGILE

Fonds de dotation Francis Kurkdjian : Comment est née l’envie de créer un spectacle qui s’adresse spécifiquement aux jeunes garçons et à leur rapport à la masculinité ? Est-ce un constat personnel, artistique, ou pédagogique qui vous a guidé ?

Siméon Ferlin : “L’envie de créer ce spectacle vient d’un cheminement très personnel. J’ai été marqué par les premières vagues MeToo, quand j’avais 17-18 ans. À ce moment-là, j’ai commencé à m’interroger sur le patriarcat, les rapports de domination et, plus largement, sur ma place en tant qu’homme dans ce système.

En découvrant les études de genre et les discours féministes, j’ai pris conscience que ces enjeux concernaient aussi les hommes. J’ai commencé à identifier des choses que j’avais moi-même vécues : la pression autour de la sexualité, les attentes liées à la virilité, la difficulté à exprimer ses émotions ou à gérer la colère. J’ai aussi réalisé que beaucoup de garçons autour de moi traversaient les mêmes problématiques.

Je ne me sentais pas légitime à parler à la place des femmes, donc j’ai choisi de m’adresser directement aux jeunes garçons, en partant de mon propre vécu. Le collège s’est imposé assez naturellement, parce que c’est une période où les injonctions sont très fortes, où les rapports peuvent être violents, et où on commence à intégrer ces normes de masculinité. Le spectacle est né de cette envie de partager quelque chose d’intime pour ouvrir une réflexion plus large.”


Fonds de dotation Francis Kurkdjian : Vous avez choisi une forme théâtrale introspective, loin des discours dogmatiques. Comment construisez-vous ce juste équilibre entre récit personnel et enjeu collectif ?

Siméon Ferlin : “Au départ, j’ai exploré plusieurs pistes : du théâtre documentaire, partir de faits divers, ou encore écrire une fiction plus éloignée de moi. Mais assez vite, je me suis rendu compte que ce qui me touchait le plus, c’était de partir de mon histoire.

J’ai réalisé que mon propre parcours contenait déjà beaucoup de situations qui illustrent ces injonctions de genre. En m’appuyant sur des souvenirs précis, comme des scènes vécues au collège ou ma relation avec mon frère jumeau, je pouvais parler de ces sujets sans passer par un discours théorique.

Le fait de raconter quelque chose de personnel me permet d’être plus juste et plus accessible. Et en même temps, ces expériences résonnent avec celles des autres. Le récit intime devient alors un point d’entrée vers quelque chose de collectif. Je pense que c’est plus facile pour les jeunes de s’identifier à une histoire que de recevoir un discours abstrait.”


Fonds de dotation Francis Kurkdjian : Quelles réactions espérez-vous susciter auprès des adolescents ? Avez-vous déjà eu des retours marquants de la part de jeunes spectateurs ou éducateurs ?

Siméon Ferlin : “Ce que j’espère, c’est que les jeunes puissent se reconnaître dans ce qu’ils voient, et qu’ils commencent à questionner ces normes qu’ils subissent ou qu’ils reproduisent. J’aimerais notamment que les jeunes garçons puissent relâcher un peu la pression liée à ces attentes de virilité, et se rendre compte que ces injonctions peuvent faire du mal à tout le monde.

Je veux aussi leur donner des clés pour identifier certains discours, notamment ceux liés au masculinisme, auxquels ils peuvent être exposés aujourd’hui, en particulier sur les réseaux sociaux.

Dans les premiers retours qu’on a eus, ce qui m’a marqué, c’est le silence. On sent qu’on touche à des sujets très sensibles. Les adolescents ont du mal à prendre la parole, ils ont peur du regard des autres. Ça montre à quel point ces questions sont présentes, mais aussi à quel point elles sont peu discutées. C’est pour ça que le spectacle ne peut pas exister sans des temps d’échange.”

Fonds de dotation Francis Kurkdjian : Comment abordez-vous les émotions sur scène, notamment celles que les garçons sont souvent encouragés à taire : tristesse, vulnérabilité, peur ?

Siméon Ferlin : “C’est une question qui n’est pas simple, parce que je ne voulais surtout pas tomber dans quelque chose de trop explicatif ou moralisant. On a donc fait le choix de ne pas parler directement de ces émotions, mais de les faire vivre sur scène.

Quand une émotion est trop forte pour être dite, elle passe par le corps : par le mouvement, le mime, parfois même la danse. On montre des personnages qui traversent ces émotions sans forcément avoir les mots pour les exprimer.

Ça permet de rendre visible ce qui est habituellement caché. On voit la lutte intérieure, la difficulté à accepter ces émotions, parfois même la violence qu’on exerce contre soi-même pour les réprimer. Je pense que le fait de les incarner, plutôt que de les expliquer, permet au public de les ressentir vraiment.”

Fonds de dotation Francis Kurkdjian : En complément du spectacle, vous proposez un dispositif de médiation. Quelle place occupe cette partie dans le projet ?

Siméon Ferlin : “La médiation est centrale dans le projet. Je pense même que le spectacle ne fonctionne vraiment que s’il s’inscrit dans un parcours plus large.

On a imaginé trois temps : un travail en amont avec les élèves pour les préparer, le spectacle en lui-même, puis un temps d’échange après. Avant, on vient déjà poser des questions, ouvrir des pistes. Après, on revient sur les scènes, on discute, on essaie de libérer la parole.

Ces sujets sont trop sensibles pour être simplement montrés puis laissés comme ça. Il faut accompagner, donner un cadre, proposer des outils pour que les jeunes puissent s’exprimer. L’idée, c’est vraiment que le spectacle devienne un point de départ pour une réflexion plus large.”

Fonds de dotation Francis Kurkdjian : Pensez-vous que l’école puisse jouer un rôle plus actif dans la déconstruction des modèles virils traditionnels ? Comment votre pièce peut-elle y contribuer ?

Siméon Ferlin : “Je pense que l’école a un rôle essentiel à jouer, parce que c’est un lieu où ces normes se construisent et se reproduisent très fortement. C’est là qu’on vit le plus intensément ces injonctions, et pourtant, c’est un endroit où on en parle très peu.

Dans mon parcours, je n’ai quasiment jamais eu d’espace pour discuter de ces questions. Et pourtant, elles sont omniprésentes dans les relations entre élèves.

Je pense qu’il y a aujourd’hui un manque de moyens et d’outils pour les enseignants, qui sont souvent eux-mêmes demandeurs. Ce que je constate, c’est que le spectacle répond à un besoin : il permet d’ouvrir des discussions qui ne trouvent pas toujours leur place dans les cours.

À mon échelle, avec cette pièce, j’essaie d’apporter un support pour aborder ces sujets autrement, en passant par l’émotion, le récit, et l’échange. C’est une manière de contribuer, modestement, à cette réflexion nécessaire.”

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