Interview de Morgane Billet

12 janvier 2024
Orchestre Ostinato

FdD Francis Kurkdjian : Vous intervenez depuis 2019 à la direction du chœur des détenu(e)s de Fleury Mérogis et, dans ce cadre, vous dirigez l’orchestre Ostinato. Quelle est la genèse de cette collaboration ? Quelles sont vos motivations à animer les chants en prison ?

Morgane Billet : “Pendant mes études à la Sorbonne en musicologie, il y avait une option « direction de chœur » , J’ai eu ensuite la possibilité de me former au conservatoire. En parallèle de ma pratique professionnelle du chant lyrique, j'ai commencé à diriger des chœurs d'adultes amateurs. L’un d’entre eux s’appelle “À portée de notes” et c’est là-bas que j’ai rencontré le père de Théo Friconneau, délégué artistique chez Ostinato. Théo, connaissant mon travail et mon tempérament, a pensé à moi pour mener l'aventure en tant que cheffe de chœur et d’orchestre du projet “En musique pour plus d’humanité”. C’était en 2019. Depuis je reste très attachée à ce projet et enthousiaste, tout comme la pianiste Ernestine Bluteau, ma partenaire sur les ateliers en maison d’arrêt.

Ma motivation : c’est une aventure fondamentalement humaine qui donne du sens à mon métier. La musique a un pouvoir incroyable et tous les outils que j’ai amassés comme le théâtre, la relaxation, le chant lyrique, la direction et même le management me sont utiles. Aussi, il y a la contrainte de la courte période de 3 mois sur laquelle doivent être menés les ateliers. Cela relève d’un sacré défi ! À chaque fois, je ne sais pas qui sera présent, si les détenu(e)s vont venir et donc si je vais pouvoir animer les ateliers et les continuer. C’est un beau challenge pour moi et quand j’arrive à le relever c’est plutôt satisfaisant.”


FdD Francis Kurkdjian : Pouvez-vous nous raconter en quelques mots comment les séances de travail se passent ?

M.B : “Elles se déroulent à peu près de la même façon à chaque fois. Je commence toujours par une séance de relaxation. Je leur fais fermer les yeux, ils et elles sont assis(e)s, et chacun se concentre sur sa respiration, sur les bruits autour etc. J’utilise des outils de relaxation et de méditation pour les apaiser. Ces quinze minutes sont un moment de transition entre leur quotidien et ce qu'on va partager pendant l’atelier qui dure deux heures et demie.

Ensuite, on a une partie théâtre qui permet de construire le groupe, de bâtir la confiance, la bienveillance et la solidarité. Ça nourrit aussi leur engagement dans le projet. Mon travail s’appuie sur trois lignes directrices : la bienveillance, l’humour et l’exigence. Ces exercices de théâtre sont des sources d'énergie et d'écoute. Chanter en chœur c’est avant tout de l’attention aux autres, pour que tout le monde chante la même chose au même moment. On apprend aussi à relâcher avec ce qui se passe en prison. Je me souviens que durant les premiers ateliers, lorsque je leur demandais de fermer les yeux, beaucoup se protégeaient en disant qu’en prison on ne peut pas le faire car on doit être sur ses gardes. Ces exercices sont primordiaux pour que les détenu(e)s se détendent et s’ouvrent petit à petit. Nous partageons aussi un peu de souvenirs, de leur vie dehors. Chacun et chacune réalise que détenu(e) ou pas, on peut aimer la tarte au citron, on aime ses enfants… cela fait émerger des choses qui nous rassemblent.

Puis, il y a une partie mise en voix et technique vocale. En général, il y a des niveaux très différents dans les groupes. Certaines personnes ont déjà fait de la musique alors que d’autres partent de très loin, mais l’ensemble chante avec beaucoup d’enthousiasme et de cœur. J’ai 10 séances pour faire en sorte que les morceaux chantés sonnent (des airs d’opéra exigeants), alors les outils de technique vocale sont indispensables.

Ensuite, il y a un temps où l’instrumentiste de l’orchestre Ostinato vient présenter son instrument, parle de son histoire et de sa pratique de la musique. Puis il ou elle échange avec les personnes détenues.”


FdD Francis Kurkdjian : Qu’est-ce qui vous semble important dans ce travail avec les détenu(e)s ?

M.B : “C’est que les personnes détenues se sentent ailleurs et sortent de leur quotidien en prison. J’ai l’impression que ça leur fait du bien d’avoir une journée dans la semaine où elles peuvent se relâcher. J’imagine qu’en détention elles contiennent leurs émotions donc j’essaie de leur faire oublier leur quotidien en utilisant l’humour car pour moi c’est mon outil de base. Je ne sais pas dans quelle mesure on peut rire et faire des blagues en détention, mais j’espère leur apporter de la bonne humeur. Je me souviens d’un détenu qui m’avait dit « avec Morgane on fait des trucs qu’on ferait nulle part ailleurs et c’est génial ». Au début c’est difficile pour les personnes détenues de se lâcher et je ne leur demande pas des choses loufoques tout de suite, mais au bout de quelques séances, la confiance est installée et on peut alors explorer, tenter des choses, expérimenter. Aussi, j’aime le fait que les personnes détenues côtoient du beau car la musique c’est du beau, elle permet de partager des émotions, de flirter avec du léger, du drôle et de la profondeur. J’essaie de faire avec légèreté des choses profondes et sérieuses.”


FdD Francis Kurkdjian : Qu’est-ce qui vous touche le plus ? Qu’est-ce qui vous plaît le plus ?

M.B : “Ce qui me touche le plus c’est le partage et les moments où les humanités se rencontrent. Ce qui me plaît le plus :c'est quand ils et elles se moquent de moi avec beaucoup de bienveillance. Dans ces cas-là, je me dis que j'ai déjà gagné et qu’un lien est établi. Ce qui me plait aussi : c’est le moment où ils et elles comprennent ce qui est en train de se jouer dans cette aventure. Certaines personnes attendront le concert pour comprendre, d’autres ne comprendront jamais. Pour celles qui passent à côté, c’est juste un bon moment mais ça s’arrête là. Pour les autres, c’est une expérience, un partage dont elles se souviendront toute leur vie. Pour moi, la sensibilité qui se dégage de la musique et ce qui se joue dans une aventure fondée avant tout sur l’humain, est une fenêtre de liberté. “

FdD Francis Kurkdjian : Qu’est-ce que vous déplorez le plus ?

M.B : “Quand je n’y arrive pas ! Par exemple avec les personnes détenues consommatrices de drogues qui sont un peu moins dans la conscience du réel et de ce qui se joue. Dans ce contexte, je leur parle individuellement pour essayer leur faire comprendre que leur comportement ne me rend pas service. N’empêche que même dans cet état-là, ces personnes sont revenues au moins huit fois sur dix, soit quasiment à chaque atelier. Par ailleurs, parfois les deux heures de promenade tombent au même moment que l’atelier. Les détenu.e.s doivent faire un choix, et lorsqu’ils ou elles priorisent l’atelier c’est assez chouette. Une autre chose que je déplore : qu’il n’y ait pas assez de personnes détenues dans le public des concerts. J’aimerais qu’il y en ait davantage à partager un petit morceau de l’aventure, et je pense que les chanteurs et chanteuses seraient très fières.”


FdD Francis Kurkdjian : Avez-vous une anecdote ou un souvenir marquant en lien avec le projet ?

M.B : “Chaque atelier réserve des moments surprenants. J’ai évidemment beaucoup d'anecdotes. Une fois, c’était mon premier atelier, en annonçant qu'on allait chanter une berceuse aux hommes, l'un des détenus a réagi de manière inattendue en m’expliquant que dans son enfance il n’avait pas vraiment entendu de berceuses, la douceur n’existait pas. Chez les femmes, l’une d’entre elles confiait son impossibilité à chanter une berceuse car cela lui rappelait trop le peu de temps passé avec son bébé après son accouchement en prison. J’ai rapidement compris que ce ne serait pas une chorale conventionnelle et que je devrais m’adapter et toujours veiller aux mots que j’utilise.

Aussi, je me souviens d’une femme qui était très investie dans les ateliers. Elle attendait avec impatience le concert. Elle a été libérée la veille et n’a pas pu y participer. Se mêlaient la déception et la joie. Dernièrement, durant un concert un détenu m’a imitée en jouant le chef de chœur et d’orchestre. C’était très drôle et c’est le signe qu’une complicité s’est installée. J’ai de l’affection pour certains et certaines, c’est évident.”


FdD Francis Kurkdjian : Quel est l’impact du projet pour les détenu(e)s de prison ?

M.B : “J’espère que chaque personne gardera de bons souvenirs de cette aventure humaine et que ça nourrira leur quotidien. J’aimerais qu’ils et elles retiennent leur capacité à monter un concert en dix séances, à chanter de l’opéra avec orchestre et la générosité avec laquelle chacun et chacune a participé. Certains envisagent à leur sortie de rejoindre une chorale ou d’inscrire leurs enfants au conservatoire. Ça montre le pouvoir libérateur de la musique. Les ateliers transmettent des valeurs telles que la bienveillance et l'engagement, et permettent d’éprouver la force de l’artistique. J'espère que toutes et tous garderont en mémoire leur capacité à réaliser des choses magnifiques, et se reconnaîtront en tant que personnes importantes sur lesquelles on peut compter.”


FdD Francis Kurkdjian : Constatez-vous une évolution des ateliers au fil des années ?

M.B : “Oui il y a une évolution au fil des années du projet. Je constate une augmentation des inscrits aux ateliers. Il y avait trois cents volontaires chez les hommes alors qu’il n’y a que trente places. De plus, les hommes étaient plus d’une vingtaine à faire le concert alors que les années précédentes à peine une quinzaine. Chez les femmes c’est pareil, elles étaient plus nombreuses cette année. Aussi, les personnes détenues ont été beaucoup plus assidues aux ateliers.”


FdD Francis Kurkdjian : Quels sont les critères de sélection des détenus candidats pour la participation aux ateliers ?

M.B : “Je pense que je n’ai pas les personnes détenues les plus “dures”. Il y a des profils qui n’ont pas le droit de participer au projet car ils ont l’interdiction de fréquenter certaines personnes ou d’accéder à certaines activités. Je crois que c’est le pôle culture et administration qui décide de la sélection des participantes et participants. Je n’ai pas mon mot à dire. En revanche, je pourrais signaler certains comportements durant les ateliers mais je ne le fais pas. Je ne crois pas que ce soit dans leur intérêt, ni dans celui de l’atelier. En général, les personnes qui sont pénibles, ou qui ne prennent pas les ateliers au sérieux, partent d’elles-mêmes.”


FdD Francis Kurkdjian : Quelle serait la suite à donner à ce projet pour sa 4ème édition ?

M.B : “Je trouve que le projet fonctionne bien actuellement et je sais qu’on va gagner en exigence. Il y a eu cette année une idée de documentaire mais qui n’a pu se concrétiser. Je serais ravie qu’il puisse voir le jour. Un sujet de trois minutes à déjà été diffusé mais pour moi c’est insuffisant. Difficile de présenter la profondeur de notre projet en si peu de temps. En revanche, un reportage de cinquante minutes avec un vrai suivi documentariste permettrait de laisser voir et partager ce qui se passe derrière les murs. Cela montrerait au grand public la qualité, l’originalité mais surtout l’humanité de cette aventure qui n’existe nulle part ailleurs et dont je suis très fière.”

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