Entretien — VISION, avec les chorégraphes Éric Minh Cuong Castaing, Aloun Marchal & la dramaturge Marine Relinger

1 juin 2026
VISION

Avec VISION, les chorégraphes Éric Minh Cuong Castaing, Aloun Marchal et la dramaturge Marine Relinger proposent une création chorégraphique novatrice, pensée avec et pour des interprètes non ou mal voyants. Dans une société où le regard structure la perception et la scène, la pièce s’affranchit de l’hégémonie visuelle pour explorer d’autres formes de perception : le toucher, le son, le lien collectif et le mouvement intérieur.

À la croisée de la danse, de la performance et de l’inclusion, VISION déploie un langage scénique multisensoriel et profondément humain, intégrant dès sa conception des dispositifs d’accessibilité aussi bien pour les interprètes que pour les spectateurs. À travers une série de résidences et d’ateliers participatifs menés avec des amateurs non et malvoyants, le projet ouvre un espace artistique où l’expérience sensible devient matière de création.

Fonds de Dotation Francis Kurkdjian : En tant que chorégraphes, pourquoi vous imposer des contraintes qui semblent entraver la précision du mouvement ?

Aloun Marchal :
Ces contraintes déplacent notre définition de la précision. Dans la danse occidentale, on associe souvent la précision au contrôle visuel. Mais quand la vision n’est plus centrale, d’autres formes de précision apparaissent : une écoute très fine du souffle, des vibrations, du poids du corps, du contact avec l’autre.”

Éric Minh Cuong Castaing :
Ce n’est pas une perte, c’est une transformation. Les interprètes développent des stratégies corporelles extrêmement riches. Le mouvement devient moins démonstratif et plus sensoriel. Cela produit une danse très différente, mais pas moins exigeante.”


Fonds de Dotation Francis Kurkdjian : Comment avez-vous abordé l’écriture d’un spectacle où la vision n’est plus dominante ?

Marine Relinger :
Il a fallu déconstruire beaucoup de réflexes. Habituellement, on imagine d’abord ce que le spectateur va voir. Là, nous avons commencé par nous demander ce que les interprètes allaient ressentir. Le processus de création s’est construit à partir d’expériences concrètes : marcher dans l’obscurité, se guider par le son, mémoriser des trajectoires par le toucher.”

Éric Minh Cuong Castaing :
On a aussi travaillé avec des temps d’improvisation très longs. Les interprètes nous montraient leurs propres façons de naviguer dans l’espace. Certaines idées chorégraphiques sont directement nées de leurs gestes quotidiens ou de leurs techniques de déplacement.”


Fonds de Dotation Francis Kurkdjian : Quels outils ou expérimentations avez-vous mis en place pour permettre aux interprètes de s’approprier l’espace scénique ?

Aloun Marchal :
Le son a été fondamental. Nous avons créé des repères sonores dans l’espace : des voix, des souffles, des matières acoustiques qui permettent de se situer. Le sol aussi est devenu un véritable outil chorégraphique, avec différentes textures et sensations tactiles.”

Éric Minh Cuong Castaing :
Nous avons également beaucoup travaillé la mémoire physique. Les parcours sont intégrés par répétition corporelle plutôt que par repère visuel. Et puis il y a la relation entre les interprètes : parfois un simple contact d’épaule ou une respiration commune devient un point d’ancrage.”


Fonds de Dotation Francis Kurkdjian : Dans VISION, le toucher, le son et la solidarité deviennent les fondements du mouvement. Comment avez-vous travaillé ces dimensions ?

Éric Minh Cuong Castaing :
La notion de collectif est essentielle. Dans beaucoup de moments du spectacle, les interprètes deviennent les guides les uns des autres. Il y a une interdépendance permanente. Cela produit une qualité de présence très forte.”

Aloun Marchal :
Nous nous sommes aussi inspirés de la danse contact et du butô. Le contact physique permet une circulation très fine des intentions et des émotions. Quant au butô, il nous intéressait pour son rapport à l’imaginaire intérieur et à la sensation plutôt qu’à la forme extérieure.”

Marine Relinger :
Le spectacle est parfois dans la pénombre ou dans l’obscurité partielle. Les spectateurs eux-mêmes sont invités à vivre une expérience sensorielle différente. Cela crée une empathie très particulière avec les interprètes.”


Fonds de Dotation Francis Kurkdjian : Le projet implique aussi des amateurs issus d’ateliers inclusifs. Comment les avez-vous intégrés sans les rendre périphériques ?

Marine Relinger :
C’était une question très importante pour nous. Nous ne voulions pas que ces participants soient là comme symbole ou illustration de l’inclusion. Les ateliers sont pensés comme de véritables espaces de recherche artistique.”

Éric Minh Cuong Castaing :
Certains participants amateurs pourront d’ailleurs intégrer le casting final. Leur présence transforme réellement le projet. Ils apportent des vécus, des façons d’écouter et de bouger qui nourrissent directement la création.”


Fonds de Dotation Francis Kurkdjian : A-t-il été facile de mobiliser ces participants ?

Aloun Marchal :
Au début, certaines personnes avaient des appréhensions, notamment parce que la danse reste un milieu très visuel et parfois intimidant. Mais très vite, les ateliers ont créé un climat de confiance.”

Éric Minh Cuong Castaing :
Nous travaillons avec des partenaires comme l’UNADEV ou l’association Aix en Vue, ce qui facilite les rencontres. Et surtout, les participants comprennent rapidement qu’ils ne sont pas là pour “s’adapter” à la danse : c’est aussi la danse qui s’adapte à eux.”


Fonds de Dotation Francis Kurkdjian : Qu’est-ce qui vous a le plus surpris ou transformé dans cette expérience ?

Marine Relinger :
La puissance de l’écoute collective. Dans nos sociétés saturées d’images, on oublie souvent à quel point le son, le toucher ou la proximité physique peuvent créer du lien.”

Aloun Marchal :
Personnellement, cela a profondément déplacé ma manière de penser le mouvement. J’ai réalisé que beaucoup de choses que je considérais comme essentielles étaient en réalité des habitudes culturelles.”

Éric Minh Cuong Castaing :
Ce qui m’a marqué, c’est la confiance. Quand la vision disparaît, il faut accepter de dépendre davantage des autres. Cela crée une qualité humaine et chorégraphique très forte.”


Fonds de Dotation Francis Kurkdjian : Au-delà de l’inclusion, pensez-vous que VISION ouvre une nouvelle manière de penser la chorégraphie ?

Éric Minh Cuong Castaing :
Oui, clairement. Pour moi, ce projet dépasse largement la question de l’accessibilité. Il propose une autre manière de fabriquer de la danse. Une danse qui ne repose plus uniquement sur l’image ou la virtuosité visuelle, mais sur la sensation et la relation.”

Aloun Marchal :
Je pense qu’on peut parler d’un langage chorégraphique sensoriel. Le mouvement devient une expérience vécue avant d’être une forme à regarder.”

Marine Relinger :
Et peut-être aussi une manière plus humaine de penser la scène. VISION rappelle que percevoir le monde ne passe pas uniquement par les yeux. Le théâtre et la danse peuvent devenir des espaces où l’on réapprend à sentir ensemble.”



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