Entretien - SÔ AVA - Avec le danseur et chorégraphe Smaïl Kanouté

1 octobre 2026
— Sô Ava – Suite

Comment les afro-descendants d’aujourd’hui renouent-ils avec le vaudou, cette culture animiste née en Afrique de l’Ouest et redéployée par-delà l’Atlantique au fil de l’histoire coloniale ? Smaïl Kanouté part sur les traces vivantes de cette philosophie en danse. SÔ AVA est une plongée dans ce que les corps savent, un rapport au monde, à la nature, au sacré. La philosophie vaudoue (vaudou signifie «être bien avec») consiste à maintenir l’équilibre et l’harmonie entre les mondes visible et invisible.

Plasticien et chorégraphe, Smaïl Kanouté agrège la danse et ses années à l’ENSAD. À travers le motif et le mouvement, il explore la créolisation des identités afro-descendantes, de La Nouvelle-Orléans avec Black Indians (2023) au Japon avec Yasuke Kurosan (2021). Avec la Compagnie Vivons, qu’il fonde en 2016, il diffuse pièces chorégraphiques et courts-métrages. Sa nouvelle création, Sô Ava, est présentée en première au TCi.


FFK : Quand un projet comme “So Ava” commence à prendre forme, qu’est-ce qui naît en premier en vous : une image, une sensation, un mouvement, une histoire ou une question à laquelle vous n’avez pas encore trouvé de réponse ?

Smaïl Kanouté : "Avant de faire le spectacle Sô Ava, j'ai fait un film du même nom il y a six ans. C’est un film de danse où j'allais à la rencontre d'une communauté lacustre vaudou au Bénin pendant la fête du vaudou. C’est en allant là-bas avec une amie chamane Sami, que j'ai fait ce court-métrage de danse et je me suis dit que dans quelques années, j'aimerais bien travailler dans cette continuité mais sur scène. La première chose qui me venait en tête, c'est plutôt des images et la sensation de pouvoir communiquer avec l'invisible. L'idée, c'était de convoquer la mémoire corporelle que j'ai eue là-bas. En réactivant cette mémoire là, le but est de continuer ce voyage en invitant d'autres danseuses et danseurs qui sont aussi touchés par ce sujet, pour pouvoir créer de nouveaux imaginaires. C’est plus facile si je travaille avec des danseurs déjà plongés dans une forme de spiritualité car sinon cela m’aurait pris plus de temps à les initier. Mais bon, après, on n'est jamais à l'abri des surprises de la création. Donc oui, c'est pour ça que j'ai fait appel à des artistes qui sont concernés par ce sujet-là."


FFK : Le titre, “Sô Ava”, qui fait référence à une commune lacustre du Bénin, semble déjà ouvrir un imaginaire avant même que l’on découvre l'œuvre. Quelle part de la pratique animiste souhaitez-vous révéler au public ?

Smaïl Kanouté : "Oui. Là où je suis allé, ça s'appelait la “montagne sous l'eau”. Et j'aime bien partir de cette image, de cette image poétique pour nous, mais concrète pour certains, emmener le public à la spiritualité, directement à des images animistes. Donc pour moi l'idée, c'est vraiment d'explorer auprès du public cette philosophie. En fait, c'est le lien avec la nature qui nous appelle directement. Le lien avec la nature, avec un grand N, mais aussi à notre nature humaine. Et ce que j'ai envie de partager avec le public, ce sont ces notions de philosophies animistes qu'on traverse, qu'on explore, pour dialoguer ensemble, mais aussi pour faire ressentir des sensations, des images, des danses, pour laisser des traces, soit dans leur mémoire, soit dans leur corps, avec des frissons ou avec des souvenirs encore actifs. Donc l'idée, c'est vraiment de faire un voyage personnel et collectif."


FFK : Vous diriez que c'est avant tout une volonté de faire découvrir quelque chose que les gens n'ont pas forcément l'habitude de voir et peut-être de les toucher à travers des sensations qu'ils n'ont jamais ressenties ?

Smaïl Kanouté : "Oui, en fait, pour moi, le but c'est de les inviter à un rituel chorégraphique. Et ce rituel chorégraphique, on l'ouvre sur scène et on le referme ou pas à la fin du spectacle. Mais en tout cas, l'idée, c'est vraiment d'inviter le public à ce rituel chorégraphique qui nous est propre, sans mettre de symbole sacré, sans faire appel au sacré, parce qu'on n'est pas forcément initié à ces choses-là."

FFK : Avez-vous pour volonté de vous introniser au sein de la spiritualité vaudou ou pour l'instant vous êtes seulement initié ?

Smaïl Kanouté : "Non, moi je suis initié à d'autres choses, comme le Reiki par exemple, qui est une pratique bouddhiste japonaise. En fait, dans le vaudou, on ne demande pas à être initié, ce sont eux qui initient les gens, mais personne ne demande à être initié. Je pense que je serai initié un jour, mais pour l'instant c'est pas le cas, ou ce n’est pas le moment. Je sais que les choses auxquelles je suis initié, c'est un peu la même chose que le vaudou, mais juste avec d'autres codes. D'autres cultures et d'autres spiritualités. Si un jour on me propose d'être initié, je dirais oui. Mais si ça se fait pas, et bien de toute façon les choses avancent, que je sois initié par ci ou par là."

FFK : Et à quel point arrivez-vous à vous connecter à votre spiritualité dans votre quotidien, hors de Sô Ava ?

Smaïl Kanouté : "Avant d'aller au Bénin, je baignais déjà dans des spiritualités, que ce soit le soufisme, que ce soit le Reiki, ou que ce soit ma culture malienne. Donc quand je suis allé là-bas, j'avais plein de bagages spirituels. Et c'est ce qu'ils ont vu. Donc ça a été plus fluide. Et là-bas, j'ai rencontré d'autres formes, qui pour moi me paraissaient naturelles. C'était aussi l'intérêt de renouer avec la nature. Bon à Paris, on n'a pas ce luxe-là, mais au Bénin, du coup, revenir sur une ville lacustre, la nature, où les différents éléments s'exprimaient autour des danses et des chants, et bien ça, c'était vraiment fort et ça continue à me poursuivre. Après à Paris, vu que j’y suis né, je sais comment Paris marche. Donc j'ai crée ma bulle, j'ai mes rituels à moi. Je médite tous les jours, tous les matins, je pratique mes rituels. Et le fait d'être ici ou d'être là-bas, n’a pas vraiment d’importance, le plus important, c'est d’être en soi."

FFK : Dans un processus de création, on parle souvent de maîtrise. Mais quelle place accordez-vous à ce qui vous échappe : l’accident, l’improvisation, une réaction inattendue ?

Smaïl Kanouté : "Pour moi le plus important, c'est d'avoir l'histoire et de la créer avec les interprètes. On laisse beaucoup de place aux interprètes pour qu'ils s'expriment, pour qu'ils proposent des choses, pour qu'ils fassent des suggestions ou pour qu'ils questionnent l'histoire ou les histoires que j'ai envie de raconter. Donc je travaille beaucoup avec l'improvisation. C'est-à-dire qu’une fois que j'ai la trame, je suis très ouvert à l'improvisation. Pour moi l'improvisation, l'accident, permet que la pièce reste vivante et qu'on soit surpris à chaque fois qu'on danse, qu'on n'arrive pas à un moment où au fil des représentations on en a marre, on s'ennuie. Aussi, c'est une manière pour moi aussi de rester humble par rapport à ces sujets-là, parce qu’on n'arrivera jamais à tout explorer. Donc je veux pour chaque représentation, garder cette humilité pour continuer la recherche tout au long des représentations et de continuer à ouvrir des portes auxquelles on n'aurait pas pensé si j'étais venu avec une chorégraphie déjà écrite. Dans l'idée, chaque représentation est singulière et toutes ne seront pas identiques. Ce principe est là depuis le début, parce que ça nous nourrit et aussi parce qu’on vient rencontrer une ville, un pays, un public, une énergie différente. Et dans Sô Ava, vu qu'on parle de philosophie, de spiritualité, d'énergie, ces choses-là ne s'arrêtent jamais, elles sont toujours là en continu. Donc le but est de montrer différentes facettes, par rapport aux différentes énergies qui vont arriver sur scène dans une représentation et pas dans une autre. Et donc pour moi c'est important d'improviser à des endroits pour se laisser traverser par ces énergies invisibles."

FFK : Avec quelle image ou sensation souhaitez-vous toucher et laisser repartir votre public ? Qu’aimeriez-vous qu’il garde ou qu’il transmette autour de lui ?

Smaïl Kanouté : "L'essentiel pour moi, c'est que le public reparte avec l'idée qu'on doit travailler sur soi. L’important est le retour à soi-même pour exprimer la meilleure version de soi-même. Ce n’est pas du coaching, c'est plutôt dire au public que c’est à partir de leur intérieur, de leur imaginaire, qu’ils peuvent offrir le mieux d’eux-mêmes. L’idée, c'est aussi de trouver des endroits où on se sent bien. Et le mot vaudou veut dire “être bien avec”. Donc c'est cette notion que j'aborde aussi : "être bien avec quoi ?" Et ça, du coup, c'est multiple. Ce sera selon chacun, selon le moment et selon plein de paramètres. Sô Ava, c'est comment rester vivant en soi et aussi à l'extérieur, en allant vers l'autre. En allant vers l'autre et en même temps en revenant vers soi. Ce sont deux voyages simultanés qui sont intéressants. D’autre part, j'essaie de transmettre au public que la spiritualité n'est pas rattachée aux religions, c'est-à-dire qu'on peut ne pas être religieux, mais être très spirituel. Et ça, c'est très important pour moi de le dire. Qu'on le veuille ou non, les choses sont là, visibles ou invisibles, les choses sont là. Donc chacun vit avec ça, qu'il soit conscient ou pas. Pour moi le plus important, c'est d'avoir la curiosité de chercher à voir, à révéler ça en fait. Il n’existe pas de vérité universelle, la vérité, elle est propre à chacune et à chacun. Il existe autant de formes de spiritualité que d’êtres-humains et toutes les spiritualités au final partent de la même chose mais avec différents codes et différentes cultures. Mais au fond, que ça soit le chamanisme chez les Samis, ou le vaudou au Bénin, c'est exactement la même chose. La spiritualité, c'est c'est se révéler en soi-même tout en restant connecté à la vie, à la nature."

FFK : Qu’est-ce que “So ava” a révélé de vous-même ?

Smaïl Kanouté : "Je pense que ça m'a reconnecté davantage à mon intégrité. Quand je dis intégrité, je veux dire que ça m'a reconnecté à moi-même. C'est ce qui m'a permis aussi de pouvoir jouer de la musique de la percussion, mais aussi le chant. Parce que je suis bègue de base et c'est en rencontrant les Black Indians de Nouvelle-Orléans, que j'étais obligé de chanter. Là-bas, les chants et les danses sont des clés pour pouvoir communiquer avec l'invisible. Tout ça m’a aussi permis de continuer à rechercher mes origines ou ce que j'ai envie d'être demain. C’est aussi un moment clé de ma vie car je vais avoir 40 ans, et ce sont les 10 ans de la compagnie. Donc en fait, c'est aussi un cycle symbolique qui se ferme et qui s'ouvre en même temps. J’ai pu aussi renouer avec mon esprit aventurier, explorateur, entrepreneur avec lesquels j'ai commencé il y a dix ans."


FFK : Quelle suite souhaitez-vous donner à votre geste de création ?

Smaïl Kanouté : "J'ai déjà la prochaine pièce en tête. J’aimerai approfondir la danse et les arts visuels, ne plus avoir peur d'aller dans la spiritualité. Sans spoiler, l’idée du prochain spectacle sera de renouer avec l'enfant intérieur, tout ce qui tourne autour de l’enfance, le rêve, la poésie, l'instantané, les rencontres, l'authenticité tout ça m'intéresse."


FFK
: En explorant une nouvelle forme de spiritualité ou sur la même continuité ?

Smaïl Kanouté : "C'est la même continuité, et je suis toujours ouvert à rencontrer d'autres spiritualités qui puissent me faire avancer ou qui puissent me faire rencontrer des personnes ou des communautés pour continuer à nourrir tout ça."

FFK : Avez-vous des curiosités naissantes à propos de culture ou de spiritualité que vous ne connaissez pas et auxquelles vous souhaiteriez être initié ?

Smaïl Kanouté : "J'aimerais bien aller en Amazonie, rencontrer des peuples autochtones. Ça, ça a toujours été une de mes envies.. J'aimerais faire ça et continuer à lier plein de disciplines, que ce soit les films documentaires, les spectacles… Je veux également revenir à la mode en relançant une marque de vêtements, en lien avec l'histoire du samouraï et la culture afro-japonaise. La marque s'appellera Fégui qui est le nom du village de mes parents au Mali. Le but étant de remettre aussi le vêtement au centre de certains projets, ça va me faire du bien car c’est un de mes premiers amours artistiques, notamment dans le design graphique. Ce sera un moyen de continuer à raconter des histoires sous une autre forme."

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