Entretien avec Raïssa Kim, directrice déléguée du CCN – Ballet de Lorraine

2 mars 2026
Static Shot 54

Fonds de dotation Francis Kurkdjian : Avec Static Shot 54, vous sortez le ballet de ses murs traditionnels pour aller à la rencontre de publics parfois très éloignés du monde de la danse. Qu’est-ce qui vous a poussé à imaginer ce format très horizontal et participatif ?

Raïssa Kim : “Ce projet s’inscrit dans la continuité d’expériences menées précédemment avec Maud Le Pladec, lorsque nous co-dirigions le Centre chorégraphique national d’Orléans. Nous avions alors imaginé que des projets participatifs avec des amateurs pouvaient créer un lien fort avec les habitants d’un territoire.

Dans de nombreux centres chorégraphiques, il existe des cours ou des ateliers ponctuels. Ici, l’enjeu est différent : il s’agit d’un véritable processus de création partagé avec des amateurs. L’objectif est de leur faire vivre ce que vivent des danseurs professionnels : répétitions, mémorisation, structuration dans l’espace afin de révéler l’envers du décor d’un spectacle.

À Nancy, comme auparavant à Orléans, cette démarche permet aussi de créer du lien avec des habitants que nous connaissons ou non. Il s’agit de constituer une communauté éphémère autour d’une expérience artistique intense. Les amateurs ne sont pas habitués à s’inscrire dans un processus de création ; cela favorise la solidarité, les échanges et la rencontre entre des personnes d’âges, d’origines et de parcours différents. Un espace commun se construit autour du projet.”

Fonds de dotation Francis Kurkdjian : Ce projet fait appel à deux anciens danseurs du CCN pour la transmission. Pourquoi ce choix, et que permet cette forme de passage de relais ?

Raïssa Kim : “En danse, la transmission est toujours plus précise lorsqu’elle est assurée par des interprètes ayant dansé l’œuvre. Ils portent dans leur corps les intentions, les détails et la mémoire du geste. Même s’il existe des systèmes de notation chorégraphique, rien ne remplace l’expérience vécue.

Pour des raisons de planning, les danseurs permanents de la compagnie ne pouvaient assurer cette transmission. Nous nous sommes donc tournés vers Esther Bax et Léo Gras, qui ont participé à la création de la pièce en 2019–2020. Leur connaissance fine de l’œuvre leur permet de l’adapter techniquement pour des amateurs, en respectant son esprit tout en tenant compte des capacités physiques des participants.”

Fonds de dotation Francis Kurkdjian : Le projet touche des publics très divers. Comment abordez-vous la question de la légitimité à danser ?

Raïssa Kim : “La question centrale est celle de l’accessibilité. Nos institutions doivent être ouvertes, habitées par des publics variés. Nous souhaitons notamment encourager la jeunesse à franchir les portes du ballet et dépasser certains a priori liés à l’image du ballet classique.

La légitimité ne se pose pas en termes de performance. Nous ne demandons pas aux amateurs de danser comme des professionnels. L’enjeu est l’expérience vécue : participer à une recréation chorégraphique exigeante dans un cadre bienveillant.

Les auditions ont permis d’évaluer la capacité physique et mémorielle des participants afin de ne mettre personne en difficulté. Le critère essentiel demeure l’envie. Nous cherchons à réunir des personnes motivées, capables de s’engager dans un processus intensif, tout en garantissant leur bien-être.”

Fonds de dotation Francis Kurkdjian : Peut-on voir le geste chorégraphique comme un outil de réparation ou d’émancipation ?

Raïssa Kim : “Chaque participant vit l’expérience différemment. Certains peuvent y trouver un espace d’émancipation, de réparation, ou simplement une parenthèse face aux contraintes du quotidien. Le projet peut aussi répondre à un besoin de sociabilité.

L’art ouvre des perspectives, nourrit l’imaginaire et suscite des découvertes qu’il s’agisse des inspirations de la pièce ou du travail collectif. Cette ouverture contribue naturellement à un sentiment d’émancipation.”

Fonds de dotation Francis Kurkdjian : En quoi cette création s’inscrit-elle dans la continuité des recherches artistiques de Maud Le Pladec ?

Raïssa Kim : “Les œuvres récentes de Maud Le Pladec explorent souvent la mémoire, la transmission et la mise en lumière de figures invisibilisées notamment à travers des projets valorisant des compositrices ou des voix féminines.

La pièce originale Static Shot s’inscrit dans une démarche plus abstraite : créer une image mouvante et collective. Elle rend hommage à diverses formes de danse et interroge la puissance du groupe. La dramaturgie progresse d’une présentation individuelle vers une dynamique collective où le groupe devient forme et matière. Cette dimension demeure au cœur de la version amateur.”

Fonds de dotation Francis Kurkdjian : Que souhaitez-vous que les participants retiennent après l’expérience ?

Raïssa Kim : “L’idéal serait qu’ils aient immédiatement envie de recommencer. Ce désir signifierait que le pari du plaisir, de la confiance et du collectif a été gagné.

Le projet est avant tout une aventure humaine. Des personnes qui ne se connaissaient pas construisent ensemble une œuvre. Cette expérience favorise l’écoute, la coopération et la découverte de l’autre, une métaphore du vivre-ensemble.

Sur le plateau comme en dehors, le travail repose sur l’attention mutuelle : se regarder, s’ajuster, partager un espace. Cette dynamique reflète une forme de société miniature où diversité et respect permettent de créer un objet commun.”

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