Entretien avec Juliette Coulon et Alice Hervé (Fresnes sur scène), à l’occasion des retours sur les ateliers en détention qui ont débuté le 24 mars
Depuis plusieurs années, le Théâtre de l’Odéon développe une présence artistique forte dans les établissements pénitentiaires, avec la conviction que le théâtre peut être un levier puissant de réinsertion, de dignité retrouvée et de transformation individuelle.
À travers le projet Fresnes sur scène, huit personnes détenues participent à un atelier intensif de pratique théâtrale, autour du thème de l’amour, en lien avec des textes classiques, modernes et personnels.
Juliette Coulon mène ce travail avec Romain Dutheil, dans un esprit d’exigence et d’ouverture.
Fonds de dotation Francis Kurkdjian : Comment avez-vous abordé votre rôle de comédienne intervenante au sein du centre pénitentiaire ? Et qu’est-ce qui vous a donné envie de participer à ce projet ?
Juliette Coulon :
“Ce qui m’a donné envie, ça a été un peu une occasion, comme souvent dans la vie. J’ai eu la possibilité de remplacer un intervenant qui n’avait pas pu continuer lors d’un précédent projet, il y a quatre ans maintenant. J’ai aidé la personne, qui s’était retrouvée seule, sur cinq ou six séances avant la restitution à l’Odéon, avec un groupe avec lequel elle avait déjà travaillé.
Ça m’a énormément plu. J’en avais parlé à la personne responsable du pôle culture de Fresnes à l’époque, en disant que si jamais il y avait besoin d’intervenants pour monter un atelier théâtre, j’étais partante. Suite à ça, Alice Hervé m’a contactée pour me proposer d’assumer un projet l’année suivante. J’ai été évidemment ravie.
Je l’ai abordé très naïvement. Je ne savais pas du tout à quoi m’attendre, car tout s’est fait assez rapidement. Et finalement, je me suis rendue compte que c’était assez simple. Ma présence en détention, le fait de travailler avec un groupe d’hommes détenus, s’est avéré quelque chose de très naturel. Je me suis sentie à l’aise, en confiance et très heureuse de le faire. Ça a été une surprise.”
Alice Hervé :
“Quand nous avons confié le projet à Juliette, il n’était pas question qu’elle soit seule. Intervenir en détention est complexe, et on est toujours plus fort à deux. C’est aussi beaucoup plus riche.
Cette année-là, nous nous associons pour la première fois avec le Théâtre de Malakoff, scène nationale, avec l’envie d’ouvrir notre réseau à des artistes plus pluridisciplinaires. C’est ainsi que Romain Dutheil est arrivé. Ils ne se connaissaient pas du tout, mais cela a été une très belle rencontre, à la fois artistique et humaine.
Aujourd’hui, le projet repose sur deux univers artistiques différents, qui dialoguent depuis trois ans et produisent des choses très riches.”
Fonds de dotation Francis Kurkdjian : Le projet s’organise autour du thème de l’amour. Pourquoi ce choix et comment résonne-t-il avec les participants ?
Juliette Coulon :
“C’est la troisième année que nous travaillons ensemble avec Romain Dutheil, et jusqu’à présent, nous n’avions pas osé explorer frontalement les émotions et le sensible. Cette année, nous avons voulu aborder un sentiment fort comme l’amour.
L’année précédente, certains exercices autour de la colère ou de la joie avaient beaucoup plu aux participants. Nous avons senti qu’ils étaient demandeurs d’aller dans cette direction. On s’est dit que ce serait intéressant d’assumer pleinement ce travail.
Dans un contexte de détention, où les rapports sont souvent liés à l’image et au paraître, on s’est dit que les emmener vers quelque chose de plus sensible pouvait être important.”
Fonds de dotation Francis Kurkdjian : Quelles ont été les premières réactions des participants ? Avez-vous observé des résistances ou de l’enthousiasme ?
Juliette Coulon :
“Pour l’instant, nous n’avons eu qu’une seule séance, avec une partie seulement du groupe. Les réactions ont été plutôt positives. Je leur ai présenté un ensemble de textes pour leur donner envie de revenir.
Je leur ai aussi expliqué qu’ils pourraient porter des paroles féminines
Cela n’a pas suscité de résistance particulière. Certains ont même trouvé les textes beaux.”
Alice Hervé :
“Le groupe n’est pas encore stabilisé. Les séances vont devenir intensives, à raison de trois demi-journées par semaine. Les participants vont encore évoluer.
On a aussi vu revenir un ancien participant, très enthousiaste, qui souhaite refaire le projet. Cela montre à quel point cette expérience peut marquer.
Le thème de l’amour est universel. En revanche, le cadre impose des contraintes : les participants ne doivent pas se raconter personnellement. Le travail repose donc sur des textes sélectionnés, classiques et contemporains.”
Juliette Coulon :
“On est souvent surpris par leur ouverture. Certains sont prêts à explorer des choses auxquelles on ne s’attendait pas. L’enthousiasme de faire partie d’un projet collectif l’emporte souvent sur les éventuelles réticences.”
Fonds de dotation Francis Kurkdjian : En quoi le contexte de la détention modifie-t-il votre manière de transmettre et d’animer un atelier ?
Juliette Coulon :
“Ce qui change, c’est la conscience de l’importance de ces ateliers pour eux. C’est très précieux dans leur quotidien.
Il y a une attention particulière à ne pas heurter, à respecter leur intimité. On ne pose pas de questions sur leur parcours. Il n’y a pas de jugement.
L’objectif est que cet atelier soit un moment constructif. Il y a une forme de précaution, mais aussi une grande envie de donner.”
Fonds de dotation Francis Kurkdjian : Qu’espérez-vous transmettre aux participants au fil des séances ?
Juliette Coulon :
“On ne maîtrise pas totalement ce que cela produit, mais on observe des choses fortes.
Le fait de montrer une part de soi, d’être applaudi, de susciter de la fierté, est très important. Certains participants n’ont pas forcément connu cette reconnaissance.
Il y a aussi la création d’un groupe solidaire. Au début, ils ne se connaissent pas, puis une entraide se met en place. Ils se conseillent, se soutiennent. Il y a une vraie bienveillance.
Cela les amène aussi à explorer des registres plus sensibles, à sortir des rapports de force habituels. Ils découvrent des textes, développent une curiosité, prennent confiance.”
Fonds de dotation Francis Kurkdjian : Le fait que la restitution ne puisse pas se faire à l’extérieur change-t-il quelque chose ?
Juliette Coulon :
“Oui, bien sûr. Ils étaient très motivés à l’idée de jouer devant leurs proches. Cela change quelque chose.
Mais ils sont assez philosophiques. Ils ont l’habitude des changements liés au contexte de détention.”
Alice Hervé :
“Même avec une autorisation, la sortie n’est jamais garantie. Cela dépend de décisions judiciaires.
Malgré cela, la restitution aura lieu en détention, devant d’autres détenus, des professionnels et l’administration. Cela reste important, y compris pour leur parcours.
Le simple fait de participer à ce type de projet est valorisé dans leur dossier.”
Juliette Coulon :
“Le fait de sortir de leur cellule, de participer à un projet créatif, est déjà essentiel. Il y a d’ailleurs beaucoup de demandes pour rejoindre l’atelier.”