Entretien avec Bryana Fritz & Thibault Lac (Lick-Horn)
Avec Lick-Horn, deuxième volet d’un diptyque entamé avec Knight-Night, les artistes Bryana Fritz et Thibault Lac réinterprètent librement la célèbre tapisserie de La Dame à la Licorne. À travers six chapitres performatifs associés aux six sens, ils tissent une pièce chorégraphique queer, polymorphe et résolument sensorielle.
Mêlant danse, odeur, lumière, matière, cuisine, poésie et hybridation des corps, Lick-Horn active les textures invisibles du désir, du compagnonnage et de l’animalité. Le duo convoque artistes invité·es de divers horizons pour incarner ces sensations, dans une démarche qui trouble les hiérarchies traditionnelles et propose une nouvelle grammaire sensible du pouvoir, de l’intime et du mythe.
Fonds de dotation Francis Kurkdjian : La Dame à la Licorne est une œuvre énigmatique et hautement symbolique. Qu’est-ce qui vous a donné envie d’en faire la matière de votre travail, et comment avez-vous abordé sa relecture ?
Thibault Lac : “Pour nous, ce projet s’inscrit dans la continuité de Night Night, une pièce collaborative qui interrogeait déjà une figure double – Don Quichotte et son écuyer Sancho. Durant la tournée, notamment à Valenciennes, nous sommes tombés sur l’ouvrage littéraire de La Dame à la licorne, ce qui nous a naturellement conduit vers les tapisseries.
Ces figures médiévales, Don Quichotte et Sancho, puis la dame et la licorne partagent des thèmes communs : amour, accompagnement, amitié, soutien. Elles nous intéressent car nous ne les abordons pas comme des personnages narratifs, mais comme des mécanismes relationnels, interchangeables entre nous comme entre nous et le public. Les figures deviennent des architectures relationnelles, pas des rôles fixes.
Bryana Fritz : La structure des tapisseries, organisées en six panneaux liés aux sens dont un plus mystérieux (À mon seul désir), faisait écho à la structure en trois chapitres de Night Night (l’armure, l’amour, la mort). Cette dramaturgie en séries constituait pour nous un cadre fertile.
Nous travaillons souvent à partir de sources médiévales, littérature, images, tissus que nous cherchons à traduire corporellement, à « incorporer » en leur donnant un corps sur scène. Le passage de la page ou du tissu vers le plateau crée un espace immense dans lequel nous interrogeons la manière dont ces récits prennent forme en 3D.”
Fonds de dotation Francis Kurkdjian : Vous avez conçu la pièce en collaboration avec six artistes venus d’univers très différents, chacun incarnant un sens. Pourquoi donner une telle importance aux cinq sens ? Qu’est-ce qui a guidé le choix de ces partenaires, et comment ces échanges ont-ils nourri votre processus chorégraphique ?
Bryana Fritz : “Le tissage des tapisseries, en tant qu’objet collectif, a résonné avec notre manière de créer : nous concevons nos performances comme un travail partagé, non seulement entre nous deux, mais avec des artistes expert·es d’autres disciplines.
Collaborer élargit notre pratique, car cela décentre le chorégraphique d’une perception strictement visuelle vers une expérience plus globale, plus complexe, qui engage l’ensemble des sens. La collaboration est une conversation ; beaucoup des artistes impliqué·es travaillent déjà avec nous depuis longtemps, ce qui permet d’approfondir cet échange.
Nous ne pouvons pas être experts de chaque sens ; travailler avec celles et ceux qui le sont ouvre des zones de friction, de découverte ou d’inconnu. Cela étend notre recherche au-delà de ce que nous pourrions faire seuls, et enrichit la construction finale de la performance.”
Fonds de dotation Francis Kurkdjian : Pouvez-vous nous en dire plus du 6ème sens que la pièce révèle ?
Thibault Lac : “C’est précisément l’une des grandes questions du projet. Les cinq sens sont identifiables, mais la sixième tapisserie (À mon seul désir) est beaucoup plus mystérieuse.
L’image montre une grande tente, accompagnée d’une phrase énigmatique. La dame y reçoit un coffre tendu par sa servante, rempli de bijoux. On ne sait pas si elle les range ou si elle les sort. Ce geste ambigu évoque tour à tour le renoncement ou l’abandon aux plaisirs, ou au contraire l’appropriation d’un désir assumé.
Le désir est d’ailleurs un élément central en performance. Regarder et être regardé crée déjà un jeu de désir entre scène et public.
Ce sixième sens reste une exploration ouverte : que contient-il ? Que dit-il aujourd’hui ? Pour nous comme pour le public, cette question constitue l’un des moteurs de la pièce.”
Fonds de dotation Francis Kurkdjian : Dans Lick-Horn, vous explorez la tension entre la dame et la licorne, entre animalité, tendresse, pouvoir et désir. Quels enjeux politiques ou affectifs vouliez-vous faire émerger à travers cette dualité ?
Bryana Fritz : “Nous sommes de nouveau face à une figure double, asymétrique. Comme Don Quichotte et Sancho, la dame et la licorne incarnent un rapport de soutien, de domination, de compagnonnage, de hiérarchie, mais aussi d’affection ou d’amour.
La licorne, animal magique, est entourée de nombreuses connotations : elle purifie l’eau, elle est associée à la chasteté mais aussi à l’érotisme, elle est un symbole royal comme un emblème mythique. Pour l’attraper, selon la croyance médiévale, il fallait une vierge, car la licorne serait attirée par l’odeur de la virginité. Ce rapport paradoxal entre pureté, désir, piège, pouvoir et fascination nourrit notre recherche.
Thibault Lac : La dame et la licorne forment un couple chargé de fantasmes, d’imaginaires, d’ambivalences. Sur scène comme dans la légende, leurs liens oscillent entre domination et interdépendance, autorité et vulnérabilité, imaginaire et réel. Nous travaillons beaucoup cela à travers des dispositifs de soutien physique : l’un danse, l’autre encadre ou soutient.
Et surtout, ces figures sont traversées par des formes d’amour pas forcément romantiques qui portent en elles une puissance politique.”
Fonds de dotation Francis Kurkdjian : Votre démarche est résolument queer, tant dans la forme que dans la pensée. Comment la notion de queer informe-t-elle votre manière d’envisager le corps, le récit ou la sensualité sur scène ?
Thibault Lac : “Le queer fait partie de nos identités et de notre rapport au monde, mais dans notre travail, nous l’envisageons davantage comme une position que comme une sexualité : une manière de questionner les normes, de dé-hiérarchiser les relations, les récits et les gestes.
Nos figures sont instables, poreuses, fluides. Même la licorne en est un exemple : son genre a changé au fil de l’histoire, du masculin italien l’alicorno au féminin « licorne », par un simple glissement orthographique. Cette étymologie illustre bien l’instabilité qui nous intéresse.
Bryana Fritz : Engager plusieurs sens et pas seulement la vision est aussi une stratégie politique queer : cela décentre le regard, redistribue l’attention, crée d’autres rapports aux corps et à la scène.
Enfin, dans la forme, nous travaillons avec une multiplicité de références, de genres, de tonalités de la musique classique à la pop ou à la comédie musicale en refusant les hiérarchies culturelles. C’est également une approche queer de la narration.”
Fonds de dotation Francis Kurkdjian : Comment faites-vous cohabiter les différentes strates sensorielles dans une expérience de spectateur·rice ? Est-ce une chorégraphie du regard, ou une invitation à vivre autrement l’espace du spectacle ?
Thibault Lac : “Nous travaillons volontairement le paradoxe : la performance reste frontale, donc construite pour être vue, mais elle inclut des sens qui débordent le cadre frontal, comme l’odorat ou le goût.
Cela crée une expérience plus immersive, plus tridimensionnelle. Le public regarde, mais il est aussi enveloppé. Nous jouons avec cette tension, avec des couches sensorielles qui composent presque un paysage.”
Fonds de dotation Francis Kurkdjian : Quelle place accordez-vous à l’humour, au trouble ou à l’étrangeté dans cette pièce ? Peut-on dire que Lick-Horn cherche aussi à désacraliser l’imaginaire médiéval ?
Bryana Fritz : “Notre collaboration intègre naturellement humour, trouble et étrangeté : ce sont des matières et des méthodes de travail.
Les tapisseries elles-mêmes contiennent des allusions drolatiques ou ambiguës : la dame qui caresse explicitement la corne de la licorne, la profusion de lapins évoquant fertilité et sous-entendus, la coexistence du sacré et du charnel.
Thibault Lac : Nous voulons embrasser la totalité de ces images, leur noblesse, mais aussi leur dimension charnelle, suggestive, parfois triviale. Cela permet effectivement de désacraliser l’imaginaire médiéval tout en révélant sa richesse.”
Fonds de dotation Francis Kurkdjian : Pourquoi être allé chercher le soutien du Fonds de dotation Francis Kurkdjian pour cette création ?
Thibault Lac : “D’abord parce qu’il existe une affinité naturelle entre notre démarche artistique et l’orientation du Fonds, tourné vers l’exploration sensible et les pratiques créatives.
Ensuite, pour cette pièce en particulier, l’olfactif occupe une place importante. Nous souhaitons intégrer une dimension parfumée à la performance. Le soutien du Fonds ouvre la possibilité d’un dialogue, d’un échange de connaissance et d’expérience autour de ces questions sensorielles, au-delà du soutien financier.
Cela pourrait nourrir notre recherche et enrichir l’espace sensoriel de la pièce.
Bryana Fritz : Nous sommes encore en début de processus. Il y a beaucoup d’excitation, mais aussi beaucoup d’inconnu. Après seulement trois jours de travail en studio, tout évolue déjà énormément.”