Entretien — AGAPÉ, avec la chorégraphe Caroline Breton

1 juillet 2026
AGAPÉ

Dans la continuité d’EUPHORIA, AGAPÉ est une fable chorégraphique et sonore qui explore la puissance de l’amitié, de l’amour cellulaire et du vivant à travers une esthétique poétique et sensible. Sur scène, trois figures hybrides évoluent comme des entités microscopiques complices, dans un univers modulable, onirique et joyeux.

Pensé comme un laboratoire sensoriel et collectif, AGAPÉ mêle danse, science, objets légers et lumière mobile, pour interroger les liens invisibles entre les corps, les rythmes et les émotions.

La pièce bénéficie d’un calendrier de résidences d’exception (Watermill Center, CND Pantin, Atelier de Paris CDCN, etc.) et marque une nouvelle étape pour la compagnie en s’entourant du Collectif Overjoyed.


Fonds de dotation Francis Kurkdjian : Comment est née l’idée de AGAPÉ et pourquoi avoir choisi d’explorer le thème de l’amour « cellulaire » à travers une fable dansée ?

Caroline Breton : "AGAPÉ est né de mon désir de poursuivre le cycle entamé avec De Natura Rerum puis EUPHORIA autour de l’élan vital, de ce qui nous met en mouvement et nourrit notre désir d’exister. Après le duo d’EUPHORIA, j’avais envie de passer à une forme à trois interprètes, qui marque pour moi le début du collectif. Je me suis alors tournée vers l’amitié, que je considère comme une forme d’amour essentielle, souvent sous-estimée.

L’idée de l’amour « cellulaire » vient de cette fascination pour les liens invisibles qui nous unissent. Je vois les interprètes comme des cellules qui se rencontrent, s’assemblent et créent ensemble un organisme plus vaste. À travers cette fable dansée, je cherche à célébrer notre besoin fondamental de tendresse, de relation et d’émerveillement face au vivant."


Fonds de dotation Francis Kurkdjian : En quoi la relation entre AGAPÉ et EUPHORIA est-elle complémentaire ou évolutive ? Qu’est-ce qui distingue ces deux pièces dans votre approche artistique ?

Caroline Breton : "Les deux pièces s’inscrivent dans une même recherche autour du vivant et de la joie. EUPHORIA explorait la relation à deux et l’hybridation entre l’humain et l’animal. Avec AGAPÉ, je poursuis cette réflexion mais en élargissant l’échelle : je passe du duo au trio, de la relation intime à la naissance d’un collectif.

La grande différence réside dans le sujet. AGAPÉ s’intéresse à l’amitié comme relation pleine et entière, capable de porter autant d’intensité qu’un lien amoureux ou familial. Scéniquement, j’introduis également une scénographie plus structurante, avec un rideau-membrane qui transforme l’espace et dialogue avec les interprètes, comme un organisme vivant à part entière."


Fonds de dotation Francis Kurkdjian : Votre univers convoque à la fois science, poésie et chorégraphie. Comment articulez-vous ces dimensions dans la création scénique ?

Caroline Breton : "Je nourris toujours mes créations de lectures scientifiques, philosophiques et poétiques. Pour AGAPÉ, je me suis davantage tournée vers les sciences humaines, avec des auteurs comme Edgar Morin, Donna Haraway ou Anne Dufourmantelle, tout en restant attentive aux réflexions sur le vivant.

Mais ces références ne sont jamais illustrées de manière littérale. Elles servent de point de départ à un travail de plateau où la danse, la lumière, le son et les scénographies créent des espaces sensibles. Mon objectif est de faire émerger des moments de poésie capables de toucher le spectateur, parfois par la beauté, parfois par l’humour ou la vulnérabilité. La science nourrit la pensée, la poésie ouvre l’imaginaire et la chorégraphie leur donne corps."



Fonds de dotation Francis Kurkdjian : Comment avez-vous pensé les corps des interprètes dans AGAPÉ ? Quelles figures ou gestes sont apparus pour traduire l’idée de « micro-organismes amicaux » ?

Caroline Breton : "J’ai imaginé les interprètes comme des cellules en mouvement. Leurs différences physiques, leurs voix, leurs présences deviennent la matière même de la création. Ce qui m’intéresse, c’est la façon dont plusieurs individualités peuvent former un organisme collectif sans perdre leur singularité.

Chorégraphiquement, je travaille beaucoup sur des mouvements continus, fluides et circulaires, inspirés de la notion de mélisme en musique : une même énergie qui traverse plusieurs formes sans rupture. Les gestes évoquent des vagues, des flux, des passages. Le rideau-membrane permet aussi des jeux d’apparition et de disparition, comme si les corps évoluaient à l’intérieur d’un tissu vivant en perpétuelle transformation."


Fonds de dotation Francis Kurkdjian : Le projet repose aussi sur une forte attention au collectif, tant sur scène qu’en coulisses. Comment travaillez-vous en duo sur la création, et avec les autres artistes impliqués ?

Caroline Breton : "Pour moi, une création commence bien avant les répétitions. Dès qu’un projet naît, j’ouvre une conversation avec les interprètes, la scénographe, le créateur sonore, l’éclairagiste et l’ensemble des collaborateurs. Pendant plusieurs mois, nous échangeons des références, des intuitions, des lectures et des idées.

J’arrive avec une vision, mais celle-ci se transforme au contact des autres. Chaque artiste enrichit le projet et le déplace parfois vers des territoires inattendus. Ce fonctionnement repose sur la confiance, l’écoute et le plaisir de créer ensemble. J’aime penser la compagnie comme une communauté de travail où le soin porté aux relations est aussi important que le résultat artistique."


Fonds de dotation Francis Kurkdjian : Dans un monde souvent fragmenté, AGAPÉ semble proposer une vision réparatrice du lien. Quel message ou sensation aimeriez-vous que le public emporte avec lui après la pièce ?

Caroline Breton : "J’aimerais que les spectateurs ressortent avec une sensation de douceur, de joie et d’élan vers les autres. Nous vivons une période marquée par de nombreuses tensions, et je crois profondément à la nécessité de créer des espaces où l’on peut respirer, rêver et partager une expérience sensible.

Si AGAPÉ peut offrir, le temps d’une heure, un sentiment d’appartenance, une envie de rire, de tendre la main ou simplement de regarder le vivant avec davantage de tendresse, alors la pièce aura atteint son objectif. Je souhaite que chacun puisse s’y sentir accueilli tel qu’il est et repartir avec un peu plus d’air, d’émerveillement et de confiance dans notre capacité à faire lien."

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